Le maquis que l’Histoire avait oublié
 

La réaction allemande

Le 30 janvier 2007, par Gerard,

L’avance rapide des troupes débarquées en Normandie, puis le débarquement de Provence (15 août) décident le haut état-major allemand à utiliser le massif des Vosges comme ultime rempart de ses frontières "naturelles". Ce qui implique de renforcer le Schutzwall West et de "nettoyer" ses arrières

C’est ainsi que mi août le haut commandement SS de Strasbourg ordonne à l’état-major d’Epinal de mettre immédiatement sur pied un plan d’anéantissement préventif des maquis vosgiens, de celui de la haute vallée du Rabodeau avant tout [1] Une volonté personnelle d’Himmler, maintenant omnipotent, totalement incontournable, plus pressant encore, depuis l’attentat de Stauffenberg contre Hitler [2] C’est l’opération Wald Fest [3]


Une "avant première" démarre ici le 17 août [4] et comprend 2 étapes :

Etape du 17 août :

Vaste opération militaire de "ratissage", alliant Einsatz Kommandos et Wehrmacht. Le but est de récupérer les armes entreposées au Jardin David depuis le parachutage du 13 août, et de mettre la main sur les maquisards du GMA et les paras SAS qui les ont en charge. Illustration :

- 3 formations allemandes, parties de la vallée de Celles, du Donon et de Moussey, convergent vers les Bois Sauvages
- Etonnamment bien informées, elles se dirigent directement vers le secteur Lac de la Maix/Colas Lorrain, position du GMA tenue à ce moment là par la 2ème centurie du lieutenant "Félix" accompagnée d’un petit groupe de parachutistes Anglais (2ème SAS, F Phantom et SOE Jed Jacob) commandés par les captain Druce et "Goodfellow"
- Bien que prévenue par le garde chasse Albert Freine, celle ci tarde à se replier et ne peut éviter l’affrontement. On compte plusieurs morts, blessés et capturés... Et des effets personnels sont « oubliés » !
- C’est dans l’un d’eux, une sacoche d’officier du GMA, que, parmi d’autres documents, se trouve l’ « ordre de bataille » de la 6ème centurie. Cette liste porte 69 noms : 52 d’hommes de Moussey et 17 d’hommes des villages voisins de la haute vallée du Rabodeau et de la vallée de la Plaine (les noms dans document PDF ci dessous "La liste "oubliée"... "). Nombre de ces hommes étaient au parachutage du 13 août

Etape du 18 août :

Vaste "opération de police", alliant elle aussi Einsatz Kommandos et Wehrmacht. Le but est de conclure l’opération de la veille en mettant la main sur les gens des villages d’ici qui "sont au maquis" (les rescapés de l’opération de la veille, les participants du parachutage du 13 août, d’autres si possible). Illustration par l’exemple de Moussey, le village le plus touché dans cette affaire :

- Dans la matinée, les troupes allemandes investissent le village et installent leur quartier général à la « Crèche »
- Le commandant SS exige 10 otages. Jules Py, le maire, 8 conseillers municipaux et Achille Gasmann, le curé, se désignent et sont enfermés dans les sous-sols (les noms dans document PDF ci dessous "Témoignage de J. P. Houel")
- Puis tous les hommes de 17 à 60 ans sont ratissés et amenés dans la cour
- Vers midi, faute de trouver des preuves suffisantes, le lieutenant Fischer fait relâcher tout le monde
- Vers 17 heures, tous les hommes sont à nouveau convoqués à la « Crèche ». Parce que, entre temps, la fameuse liste évoquée ci avant a été découverte
- 52 hommes, dont toute la brigade de gendarmerie, sont arrêtés et parqués sur place
- Ils sont dirigés le lendemain matin vers le camp de sécurité de Schirmeck. Ils y retrouveront Georges Evrard, arrêté le 17 à sa maison forestière des Chavons et rescapé par hasard de l’exécution d’Allarmont (10 fusillés sur les 12 hommes arrêtés). René Valentin, le chef de la 6ème centurie, seulement "attrappé" le 23, les y rejoindra
- Ils subissent là interrogatoires et tortures. Aucun ne « parle », et 44 partent vers les camps d’extermination [5] 36 n’en reviendront pas

Des 4 parachutistes Anglais capturés lors de l’opération de la veille, 1 a aussitôt été exécuté à Moussey (Sgt Lodge) et les 3 autres directement dirigés sur ce même camp de Schirmeck (Le corps du Sgt Davis (F Phantom) sera retrouvé au printemps 45 dans les bois de Moussey, celui du Pct Hall ne sera jamais retrouvé, le Sgt Seymour sera interné en Allemagne et sera le seul survivant des capturés de l’opération Loyton)

C’est la première déportation de masse. Elle engloutit 88 hommes du haut de la vallée du Rabodeau, une vingtaine des villages voisins [6] et 4 parachutistes anglais


Elle n’étouffe cependant en rien la détermination de l’état-major allié, ni celle des hommes d’ici. Le GMA élargit son recrutement dans la vallée de la Plaine. Le colonel Marlier continue de renforcer le 1er RCV FFI et restructure la haute vallée du Rabodeau autour du 3ème bataillon qu’il confie au garde général des Eaux et Forêts Fondeur... Et les parachutages reprennent ici 2 semaines plus tard, plus massifs encore que celui du 13 août

La contrepartie en sera bien sûr le renforcement proportionnel de la détermination allemande à tout entreprendre pour anéantir ce maquis là et ne pas se faire "ronger" de l’intérieur... L’opération Wald Fest va donc battre son plein [7] Et les arrestations, perquisitions, exécutions, rafles, ne feront plus que se multiplier au fil des jours. Elles dureront jusqu’au 22 novembre, date de l’arrivée de la 100ème division d’infanterie US dans la vallée [8] La Libération

La déportation du 18 août [9] n’est ainsi que le début d’une inévitable et longue liste, dont le point culminant sera les 2 grandes déportations du 24 septembre et des 5 et 6 octobre [10] Le tableau de la rubrique Bilan humain résume tout celà !

(Pour plus d’infos sur le "plan de 3 mois" d’éradication de la Résistance d’ici : voir article L’Opération Wald Fest. Pourquoi et Comment dans cette même rubrique 1944)

Notes :

[1] La réunion du 24 août à la Kommandantur d’Epinal, présidée par le général von Kirchbach, "industrialise" le plan d’action décidé oralement quelques jours plus tôt

[2] Himmler est à Gérardmer, villa Chevalier, le 6 septembre. Il a réuni là les chefs d’état-major de la Wehrmacht et de la SS et vient imposer son plan de maintien "à tous prix" du front, maintenant à seulement quelques kilomètres

[3] L’opération Wald Fest démarre "officiellement" le 1er septembre et dure 3 mois. Directement contrôlée par Himmler

- Le patron de l’opération est le Docteur Isselhorst, basé à Strasbourg et chef du BDS Alsace (BDS = Befehlshaber der Sicherheits Polizei und der SD : commandant supérieur des polices de sécurité Alsace, entre autres fonctions)
- La direction opérationnelle est installée dans un bureau du camp de Schirmeck
- Son "manager" est le Lt colonel SS Wilhelm Schneider, adjoint du Dr Isselhorst. Il est assisté de Julius Gehrum et d’Alphonse Uhring (ancien commissaire principal de la PJ en Alsace avant guerre !)
- L’autre directeur opérationnel est le général SS Karl Oberg, chef suprême des polices de sécurité France. Son adjoint opérationnel est le Lt colonel Suhr, maintenant chef du BDS France en remplacement de Helmut Knochen disgrâcié. Repliés à Nancy depuis mi août, ici depuis mi septembre, ils installent leur PC à Fraize Plainfaing
- L’unité de la Wehrmacht commandée par le général von Kirchbach est retirée des combats contre la 3ème armée de Patton pour appuyer les "Einsatz Kommandos" des 2 BDS. Son PC opérationnel est à cette période installé à l’Arbre vert, à Allarmont
- L’énorme cohorte des Miliciens, maintenant aussi repliée ici et de fait en situation de "chômage technique", profite de l’aubaine pour offrir sa collaboration à n’importe quel prix

[4] A noter que la veille, 16 août, un groupe motorisé d’Allemands s’arrête à la gendarmerie de Moussey, puis prend au bout d’une 1/2 heure la route du Hantz. Il s’agissait en fait d’hommes du Kommando Schöner venant renforcer l’équipe de "permanents" du "château de Belval"... Les dispositions étaient donc prises pour faire face à l’ampleur du "travail" prévu ici les jours suivants

Le château de Belval, réquisitionné, était un QG du SD, cousin de la "Maison Barthélémy" de Saâles, et officine locale des interrogatoires... et tortures

[5] L’opération des 17/18 août est conduite principalement par le Einsatz Kommando d’Erwin Schöner venu de Raon L’Etape (BDS Alsace), et des unités de la Wehrmacht du général von Kirchbach (QG Allarmont)

[6] Le 23 août, environ 40 de ces hommes sont dirigés vers le camp du Struthof. Dans la nuit du 1er septembre, en même temps que 106 hommes et femmes du "Réseau Alliance", 33 sont certains pendus certains fusillés dont 13 de Moussey. Et 2 autres, Henri Loevenguth, de Moussey, et Maurice Fister, de Belval, jugés en "trop mauvais état" pour être exécutés, mourront des seules suites de leurs tortures

- Voir document PDF ci dessous "La liste des 33 du 18 août exécutés au Struthof"
- Ecouter un témoin de ce massacre. Extrait du dossier Radio France d’Olivier Vogel. Cliquer

[7] Une mention toute particulière est à attribuer au "Kommando Ernst" (voir document PDF dans rubrique "La Chasse à l’homme"). Replié d’Angers, où il a été responsable de plus de 8 000 déportations, il devient le fer de lance de l’opération Wald Fest ici. Sa redoutable efficacité permettra d’allier Einzatz Kommandos et Milice pour infitrer les réseaux comme pour mener rondement les rafles et déportations du 24 septembre dans les villages du haut de la vallée. Et celles des 5 et 6 octobre à Senones et Vieux Moulin, renforcé là d’hommes installés sur place du Einsatz Kommando du Lt colonel SS Erich Wenger basé à Baccarat (BDS France), ainsi que du détachement de Celles sur Plaine du Jagds Kommando d’Helmut Retzek lui aussi basé alors à Baccarat

Quant au Kommando Knab (Gestapo de Lyon repliée), entre autres forfaits peu reluisants ici, il saccagera Moyenmoutier du 9 novembre jusqu’au jour même de la Libération

[8] The Story of the Century : l’histoire de la 100ème division d’infanterie US. Cliquer

[9] Sur la déportation du 18 août, en plus des documents joints ci dessous, voir dans rubrique Récits de rescapés : les témoignages de Jean Vinot et d’Aimé Vigneron de Moussey, et dans rubrique Témoignages : le récit de Raymond Benoit de Le Saulcy (La Résistance à Le Saulcy-Quieux)

[10] Ces 2 autres déportations du 24 septembre et des 5 et 6 octobre, les 2 "grandes" déportations, font l’objet d’un article à part placé dans la rubrique Ce qui s’est passé ici

 

Galerie d'images

Crématoire du Struthof Le château de Belval Opération dite du 18 août Opération dite du 18 août Opération dite du 18 août
 

Documents joints à l'article

Les "33 du 18 août" exécutés au Struthof
PDF | 603.3 ko | document publié le 4 novembre 2007
Directive allemande du 25 août 44
PDF | 248.8 ko | document publié le 16 octobre 2008
Prémisses de l’opération "Wald Fest"
Moussey. Arrestations et Déportation du 18 août 44
PDF | 1.9 Mo | document publié le 6 novembre 2008
Témoignage de J. P. Houel
Le 17/18 août 44
PDF | 386.5 ko | document publié le 2 août 2009
La "liste oubliée" + Georges Evrard
Opération du 18 août
PDF | 213.6 ko | document publié le 30 décembre 2009
Rapport des RG
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